
Je viens de fêter tes un an. Toi aussi. Tu n’y as rien compris mais tu semblais contente. Comme d’habitude. Ton frère à broyé le cadeau que je t’avais ramené de Prague (où je suis allée pour des travaux pratiques de géographie), mais même ça ça t’a fait rigoler. Et bizarrement toute ta bonne humeur m’a renvoyé à quelque chose de somme toute très peu drôle, à une lettre que je t’ai écrite il y a quelques mois et que, bizarrement encore, je publie ici. Pas par souci d’étalage mais juste parce que c’est un peu comme si, en la postant ici, je te l’envoyais.
“8 mai 2007 – vol Delta Air Line entre New York et Paris
Ma louloute,
Ceci est une confession. Une confession qui me ronge de culpabilité depuis presque 5 mois maintenant. Une confession que je me sens bêtement acculée à faire, alors que l’avion prend son envol et quitte l’aéroport de New York. Bêtement, dis-je parce que, selon le bon mot de tous autour de moi : « il y a moins de chance d’avoir un accident d’avion qu’un accident de voiture » et il n’y a par conséquent pas d’urgence à ce que j’écrive ces mots. Pourtant, il me vient soudain le besoin irrépressible de t’avouer certaines choses de façon à ce qu’elles ne deviennent jamais des secrets. Quelques rudiments de psychanalyse ainsi que 15 ans de lecture de magazines féminins m’ont en effet appris que les « non dits » peuvent générer des névroses. Et comme tu démarres seulement ta vie, j’ai l’envie que tu sois le plus possible en terrain vierge, que ce soit « clean » dirais-tu si tu savais parler et si tu étais une adolescente acnéique et rebelle.
Toute cette parlotte n’aurait pas de bien fondé si j’étais capable de mettre dans tout ça la légèreté nécessaire, si je pouvais envisager les choses avec le même humour que ton père et si je n’avais pas cette capacité innée à culpabiliser pour tout et, bien entendu le plus possible à tort. Bien heureusement, j’ai pu constater déjà que tu ne prenais pas la même pente et que tu étais bien partie pour être une rigolote. C’est bien simple, depuis ta naissance, tu n’as pas cessé de sourire, le plus souvent sans raison, par principe dirait-on. Tu regardes les gens, ton cercle proche tout comme l’inconnu du coin, et tu te fends la poire. Au point que ton survolté de frère constate souvent « bébé, content ». Et c’est vrai. Globalement, tu sembles contente.Tu te réveilles avec le sourire et tu le gardes jusqu’au soir. Et je crois que c’est pour ça, pour tous ces sourires que tu m’as déjà donnés si gratuitement que je ressens le besoin d’écrire ces mots. Pour ça et parce que je t’aime si fort que l’idée d’avoir eut peur que tu viennes me plonge dans le remord autant que l’Erika dans le mazout.
Ce jour-là, après avoir attendu les 2 minutes de rigueur pour que le test soit fiable, et quand les 2 barres roses ont montré le bout de leur nez, j’ai eu l’impression de manquer d’air. Mon rythme cardiaque est monté en flèche et j’ai quitté le bureau avec 100 fois plus de rapidité que pour une alerte incendie, qui est par principe un exercice quand j’étais là dans les conditions du réel. Il faisait super beau ce jour là mais je tremblais comme si le phénomène du réchauffement climatique s’était inversé et que Paris avait été parachuté sur Montréal. Nous étions en avril. Ton frère avait tout juste un an. J’avais recommencé à travailler depuis 8 mois à peine et il me semblait juste entrevoir un semblant d’organisation dans ma vie. Tu t’annonçais. Tout à coup j’étais complètement perdue,. Alors j’ai pleuré, là dans la rue, accrochée au téléphone, cherchant à joindre ton père et n’y parvenant pas. J’ai pleuré avec l’idée que je ne te voulais pas. Voilà c’est dit. J’avais besoin de l’avouer, de faire cette confession. J’en avais besoin parce que chaque seconde que je passe en ta compagnie, depuis ton premier souffle et ton premier sourire ne sont que purs moments de bonheur, parce que chaque fois que tu me regardes avec cet air de total abandon, ces yeux qui disent toute la confiance du monde, je me demande comment j’ai pu me planter à ce point dans la façon de vivre la nouvelle de ton arrivée. Et c’est d’autant plus incompréhensible que tu étais désirée, que ta venue n’est pas un accident. Pas vraiment.
Avec 5 mois de retard, de tout là-haut dans le ciel et avec le soutien, j’en suis sure, de l’ensemble du vol Delta Air Line, je voulais te dire pardon pour ce moment d’égarement, de confusion des sentiments, de Beyrouth de l’instinct maternel. Te dire pardon et surtout merci. Merci d’être venue, ma Princesse du Sourire, petite fleur de mes jours. Merci d’être là. Merci d’avance pour ce sourire immense que je sais que tu feras quand, après ces quelques jours de « vacation », je te prendrais dans mes bras. I love you so much, ma fille.”
