On est vendredi, il est 9h00 du matin. Le métro est bondé et vous êtes en retard : vous aviez rendez-vous a 8h30.
Votre ventre est si gros que les gens vous regardent avec un mélange de pitié, de dégoût et d’émerveillement. Une réaction certainement assez proche de celle qu’avaient les badauds du 19eme siècle quand ils se rendaient au cirque des monstres : la femme à barbe, le nain manchot et les jumelles siamoises attachées par la tête.
Une vieille dame se prend d’affection pour vous et vous laisse gentiment sa place, tandis que tous les trentenaires du wagon restent bien ficelés à leur siège, “le Parisien, mieux vaut l’avoir en journal” :
- ma pauv’ dame, mais vous n’allez quand même pas au travail comme ça?, vous dit-elle d’une voix qui laisse à penser qu’elle peut appeler l’inspection du travail ET l’hôpital Saint-Anne avec un seul coup de fil si la réponse est affirmative.
- non non, lui répondez-vous de la voix souriante qu’on emploie pour parler aux octogénaires (rapport au risque d’infarctus) et en omettant de dire que vous étiez à votre poste la veille, je suis en route pour accoucher. Et je suis déjà en retard d’une demie-heure, ajoutez-vous, sous les yeux médusés de la charmante mamie, qui scrute le sol pour vérifier que vous ne venez pas de perdre les eaux.
C’est là, vous descendez et prenez le chemin de la maternité, de votre pas de pingoin tranquille. C’est un peu les poupées russes du retard : dans la maman en retard de maintenant 45 minutes, s’agite une louloute en retard de 3 jours sur le terme. Et finalement ce retard commun est votre première marque de filiation, nonobstant les 9 mois et 3 jours donc passés dans le même corps. Peut-être votre fille aura t-elle vos yeux, la (fausse) couleur rousse de vos cheveux ou votre nez mais elle a en tous cas de façon certaine votre propension a être en retard.
Et vous ne pouvez vous empêcher de ressentir une certaine complicité devant ce fait avéré ainsi qu’un peu de fierté devant le coté manifestement rebelle de votre dernière “pas encore née” qui a décidé de contredire le fait que pour le 3eme enfant “c’est SUR, on accouche plus tôt”.
Sauf quand vous avez l’originalité de ne pas avoir la même gestation (mot fort sympathique, employé indifféremment pour les femmes ou les animaux et qui vous place donc au même niveau que la première vache venue) que les autres femmes. Ben non, vous, vous gardez systématiquement vos enfants PLUS que 9 mois. C’est un contrat a durée indéterminée qui se joue entre vos enfants et vous puisque vous ne savez absolument pas au bout de combien de temps vos loulous se seraient ramenés naturellement. Peut-être jamais. Faut dire que là dedans c’est l’hôtel 10 étoiles: bouffe a volonté, bercement continu, bain chaud et zéro souci. Au point que votre aîné, qui, déjà précoce, faisait certainement une crise oedipienne pré naissance, avait joué les prolongations pendant 5 jours avant qu’on vienne le déloger.
Bref, vous êtes donc en retard. Votre fille aussi. Peut-être vous fera t-elle une mega crise d’adolescence “totale révolte” avec prise de position anarchiste, jupe ras la foune et fumage illicite, mais vous avez au moins sur la notion du temps un premier terrain d’entente. En espérant que ce ne soit que ca et que le malaise ne soit pas plus profond. A quelques pas de la maternité, vous avez soudain une montée d’angoisse, non pas sur l’accouchement (c’est le 3ème et vous êtes assez zen) mais en pensant que votre fille a peut-être hérité d’une de vos pathologies : celle de l’angoisse du temps qui passe. Un stress dont vous êtes aujourd’hui (a peu près) guérie) mais que vous aviez très fort, petite.
Au point de refuser d’apprendre l’heure avant 12 ans et d’avoir le coeur serré au moindre bruit de tic tac et ce donc bien avant le fameux “tick tick tick that’s the sound of your life running out” de Jordan Chase dans Dexter. Vous aviez même saboté l’horloge de vos parents avec un vieux chewing-gum mâché afin qu’elle ne sonne plus, tellement ce rappel sonore vous rendait nerveuse.
On est vendredi. Il est 10h00. Vous êtes en retard. Votre fille aussi. Et vous la remerciez secrètement pour avoir décidé de ne pas faire comme tout le monde, pour avoir décrété que 9 mois c’est “so déjà-vu”, pour avoir joué les coquettes en se donnant quelques jours de finition et pour le rab de corps corps de ces 3 jours. Voilà, c’est là. Vous n’êtes pas à l’heure mais votre rendez-vous vous attend encore, n’est pas parti en claquant la porte. Votre rendez-vous, c’est Elle. Dans la salle d’accouchement trône au mur une énorme pendule. Et pour la première fois peut-être de vos 35 balais, son bruit vous rassure et vous berce. C’est celui de la certitude qu’Elle sera bientôt là, à l’heure. La sienne.
