Vous êtes ce week-end en "vacances d’enfant". Un peu comme il y a les vacances de la Toussaint ou les vacances de Noël. Sauf que vos vacances à vous ne sont pas tellement liées à une période mais plutôt conséquentes d’une absence. Celle des enfants. Oui, vous assumez le fait d’être ravie d’être sans eux quelques jours. Et pour être complètement franche, lorsqu’ils se sont éloignés dans la voiture de leur grand-mère, les passants dans la rue ont pu vous entendre crier : yeeeeeeaaaaaaaaaaaaaaah. Et bien sur il s’agissait d’un cri de joie. Un cri proportionnel à leur nombre. Or ils sont trois.
Vous goutez le silence que permettent les 600 kms qui vous séparent, le fait de n’avoir pas fait les courses du week-end, d’avoir mangé au restau à TOUS les repas, d’avoir glandé sous la couette…à 2 et non à 5, ce qui change beaucoup et notamment parce que les jeux que vous avez avec Darling sont heureusement un peu différents.
Vous appréciez aussi d’avoir du temps pour réfléchir, voire pour écrire. Cela fait tellement longtemps et c’est dommage disent certaines de vos amies. D’autant que vous n’avez jamais raconté l’Inversion. Un épisode rocambolesque voire romanesque si il n’y avait déjà eu tant de scénari sur ce sujet. A la différence que votre récit n’est pas une fiction. Et pourtant, vous êtes restée jusque là coite sur le sujet. Certes, vous n’avez pas eu beaucoup de doigts disponibles pour écrire puisque même Shiva a un nombre limité de bras, mais peut-être aussi n’avez vous pas eu vraiment envie de raconter cet événement. Vous n’en avez d’ailleurs toujours pas vraiment envie mais il vous semble, en y pensant bien, que vous n’écrirez plus jamais rien tant que vous n’aurez pas – c’est le cas de le dire – accouché de cette histoire. Et tant qu’à faire, vous dites-vous, autant vous adresser directement à l’héroïne de cette histoire, Mademoiselle Zouzou, qui pourra ainsi quand elle aura 20 ans et non 20 mois comme aujourd’hui, faire dire à ses copines à qui elle racontera à son tour cette histoire : "nan, déconne !" ou encore "énoooooooorme ! l’hallu !". Et la perspective de ces commentaires, aussi profonds qu’enthousiastes, vous donne le déclic pour vous lancer :
"Ma Zouzou,
tout s’était très bien passé jusque là. J’étais arrivée à la clinique très détendue et bien sur en retard par rapport à l’heure fixée par le médecin. Sans être blasée puisque chaque naissance est unique, je me sentais forte de ma condition de récidiviste. Comme ton frère et ta soeur avant toi, tu étais en retard de plusieurs jours sur le terme et j’avais donc, tout comme pour tes ainés, rendez-vous avec la perf d’ocitocyne qui te délogerait, plus ou moins en douceur, de ta grotte à l’intérieur de moi. Et bien sur, une fois cette étape franchie, j’avais également rendez-vous avec toi. C’était évidemment ce qui m’avait fait hâter le pas ce matin là vers la clinique malgré mon apparence de cachalot. Je ne peux pas te donner le nom de cet endroit ni d’ailleurs son adresse. J’ai promis le secret et je m’y tiendrais sauf bien sur si tu as des amis Serbes. Sache juste que c’est à Paris, que c’est une clinique bénie par une Sainte (avec un "t" dans son prénom mais chut car c’est un super indice) et que c’est la clinique où sont nés non seulement ton frère et ta soeur mais aussi ta tante et moi, c’est donc un endroit auquel je suis attachée. Enfin, auquel j’étais, devrais-je dire.
Je te passe les détails mais retiens que l’on m’a donc installée dans une chambre toute neuve, que ton père était là, lui aussi relativement zen. Ils ont préparé un petit berceau pour t’accueillir, nous ont demandé le prénom à mettre sur les bracelets de naissance, nous ont regardé hésiter avec amusement, ont commencé à écrire un prénom puis ont changé pour le tien, ton père m’ayant finalement convaincue que celui là avait plus de cachet et ayant surtout regardé sur Google et constaté que tu serais forcément "canon" avec ce prénom compte tenu des diverses reines et actrices qui le portent.
Une heure et demie seulement après nous être installés, tu étais là, sur mon coeur, adorable et plus que terminée avec tes 3 jours de rab. Toute chaude, toute douce, un peu rougeaude évidemment et surtout très brune étrangement. Une bouche immense et des mains gigantesques mais sinon si petite. Voilà, tu étais là, après plus de 9 mois d’attente et j’avais bien l’intention de profiter un maximum de ces quelques jours en tête à tête avec toi avant le retour à la maison. Pour autant, j’étais assez fatiguée même si les photos prises à la maternité ne le montrent pas. Je ne m’étais pas vraiment arrêtée avant que tu n’arrives, au point que j’allais encore au travail de temps en temps 15 jours avant ta venue. Je savais d’expérience que les mois à venir seraient riches et les nuits éprouvantes et c’est pourquoi, après l’après midi passée à te regarder et à te sentir j’ai accepté la proposition de la puéricultrice de t’emmener pour la nuit à la nurserie afin que je me repose. Elle te ramènerait au petit matin. Enfin, soit disant.
Malgré la fatigue, j’ai eu du mal a m’endormir. Je me suis d’abord relevée une ou 2 fois pour aller te voir dans la nurserie, au prétexte que je t’avais entendue pleurer, enfin le croyais-je. Allongée sur mon lit je me sentais anxieuse, mal à l’aise d’être déja séparées alors que nous venions à peine de nous rencontrer. Me répétant que tout allait bien et que je devais take a rest pour être toute à toi au matin, j’ai fini par m’assoupir d’un sommeil léger, tênu.
A l’aube, la puéricultrice est entrée en coup de vent dans la chambre, poussant le berceau et assénant un "elle a faim" dit assez fort pour émerger malgré les cris de la choupette en colère qui venait d’être appelée "elle". Comme une junkie en manque, je me suis jetée sur toi, te serrant dans mes bras dans l’obscurité du petit jour, te couvrant de bisous, te disant des mots doux et combien tu m’avais manqué pendant ces quelques heures. "Elle a faim" m’avait-on dit et la logique voulait donc que je te donne à manger, enfin à boire. Je me suis assise pour te donner le sein quand une petite voix m’a arrêtée. Un je ne sais quoi qui me disait que non, qu’il ne fallait pas, une gêne bizarre et je me suis rhabillée.
Je vais d’abord te changer, ma princesse, tu seras mieux après, t’ai-je dit en essayant de te calmer et en t’enlevant ton cache-coeur, qui n’avait pas grand chose de sale. Te voilà en body, juste habillée d’un petit pantalon souple. Quelque chose m’intrigue : tu n’as plus ton bracelet. Il s’est visiblement détaché, je le vois au bout du berceau. Je le prends, ma vue se brouille et mon pouls s’accélère. Il indique "Joséphine". Je n’y comprends plus rien car c’est le prénom de ta soeur. L’étiquette sur le berceau pourtant porte ton prénom à toi. Je suis perdue. Je te regarde, j’hésite, nous ne nous connaissons pas bien encore et puis il fait nuit. Je pense à cette petite voix qui m’a dit que ta peau n’était pas la même que dans mon souvenir, que sa consistance était différente, que ton odeur avait changé, que tu n’étais pas si claire de cheveux, le tout en quelques secondes et de façon décousue, dans les brumes d’une nuit courte et hachée, entre conscience et inconscience. Je sonne, je me sens chancelante, la puéricultrice arrive, je bafouille, je lui tends le bracelet. Il a du tomber me dit-elle, rien de grave. Mais ce n’est pas celui de ma fille lui dis je, pourquoi donc est-il dans son berceau?. On a du, quelques instants dans la nuit, mettre une petite Joséphine dans ce berceau, explique t-elle. Devant mon regard égaré et méfiant, elle explique qu’elle va aller voir. Voir quoi, je ne suis pas bien sure de comprendre. Elle part. Tu t’es calmée, entre temps, et pourtant tu avais faim. Ma petite voix me reprend et me conseille de te changer jusqu’au bout. Après tout, c’est vrai, tu seras mieux les fesses au propre.
Sur ta cheville minuscule, un autre bracelet rose. J’avais oublié que chaque bébé en a deux, un au bras et un eu pied. Comme ca, au cas où. Au cas où quoi, je n’avais jamais bien su jusque là. Jusqu’à ton Inversion. Sous mes yeux qui s’embuent se dessine un prénom: Joséphine. Le même que tout à l’heure. Un autre que le tien. Celui d’une autre. D’un autre bébé. Celui d"une petite fille, qui n’est pas la mienne. La peur me prend à la gorge. Une sorte de rage aussi, qui part des tripes et qui vient de la nuit des temps, des origines de la femme. Le jour se lève à peine et je me sens devenir louve. Je sonne, je sonne, je sonne avec hystérie mais la puéricultrice est déja là. Je vois à son regard qu’elle sait déjà. Elle est allée voir, comme promis. Je ne sais quoi mais elle sait et la peur se lit dans ses yeux aussi. Mais pas la même. La peur du scandale ainsi que l’incrédulité. Devant le gigantisme de l’erreur. Pourtant improbable. Une Inversion. Sans crier, je lui montre le petit pied qui s’agite et je lui demande, en détachant les syllabes "OU-EST-MON-BÉ-BÉ ?"
A partir de là, les choses sont assez floues dans mon esprit. Tout est allé à la fois vite et lentement. Je ne sais plus bien. Des explications que j’écoute à peine : elle était seule cette nuit, elle a changé un bébé, en lui mettant des habits qui n’étaient pas les siens puis l’a reposé dans le mauvais berceau, elle a pris un autre bébé, lui a mis les vêtements qui restaient et l’a reposé dans le berceau vide. Elle était fatiguée, elle a inversé. Je la suis sans comprendre vraiment, je ne pense qu’à toi, minuscule, qui n’est pas avec moi mais quelque part avec une autre maman, laquelle peut-être entend comme moi une petite voix ou bien qui ne se rend compte de rien et te donne le sein, tranquillement. Comme je te le disais, la suite est assez vague. Je me souviens que je suis derrière la puéricultrice dans un couloir. Au bout, une chambre dont la porte est ouverte. Dans le lit, une maman qui dort. Dans un berceau, un bébé assoupi aussi. Un berceau que l’on emmène. Tu es dedans, ton bracelet l’atteste. Je te touche sans te réveiller. Je te caresse, je t’emmène avec moi. Dans notre chambre, je n’attends pas que tu te réveilles pour t’enlever ces vêtements qui ne sont pas à toi et qui me rappellent que pendant quelques minutes, quelques heures au plus, tu as été avec une autre maman.
Je ne saurais jamais si tu t’es rendue compte de quelque chose. Je ne saurais pas non plus si la famille de la petite Joséphine a réalisé qu’il y avait eu Inversion. J’ai croisé le Papa a la nurserie dans les jours qui ont suivi. On s’est regardés mais je n’ai rien dit. De peur de lui apprendre et qu’il s’inquiète. De peur aussi d’attiser encore la vague de scandale qui a secoué la clinique pendant tout le reste de notre séjour, avec chaque heure quasiment une personne différente venant me visiter pour me poser des questions plus ou moins directement: "bonjour madame, tout va bien ? vous êtes suuuuuuuuuure ?". Le directeur de la clinique nous a demandé une lettre pour tout raconter et j’imagine pour s’assurer que nous ne porterions pas plainte. La puéricultrice a été licenciée pour faute grave et j’ai été malgré tout peinée pour elle. Bizarrement, j’ai eu le sentiment que tout le personnel était soulagé de nous voir partir, comme si nous leur rappelions de mauvais souvenirs. Nous n’avons pas vraiment dit au revoir, ni a eux ni à la petite Joséphine. J’avais moi aussi hâte de partir et de quitter cet endroit , de te mettre en sécurité, chez toi.
Dans quelques mois, mon amour, ta petite cousine naitra dans cette même clinique. Les médecins y sont bons et puis ces choses là n’arrivent qu’une fois. Du haut de tes 20 mois, tu ne pourras pas venir, je crois. Mais je penserai bien fort à toi, à notre première séparation et surtout à nos premières retrouvailles, quand je lui dirai bonjour pour la première fois."